GR10 ou la fuite en avant

Vosges France décembre 2016

Partir sur les sentiers était devenu une question de vie et de mort. J’étais passé assez proche du néant. Quatre jours de souffrance intense sans boire ni manger. Arrivé à l’urgence, le premier médecin me renvoyait chez nous avec des pain killer. Le deuxième m’envoyait au bloc sur le champs. Me disant que le chirurgien était encore dans les couloirs et officiait depuis plus d’une quinzaine d’heures, je lui avais suggéré que ce dernier aille se détendre un peu avant de me charcuter. On m’avait répondu que si le chirurgien allait se reposer, moi je mourrais et que s’il m’opérait tout de suite, peut être que je vivrais. L’envie d’argumenter balayée, deux heures plus tard, je sortais du bloc avec une vésicule biliaire complètement nécrosée en moins et des cauchemars en plus qui allaient me tenir éveillé pendant 48 heures.

Corse GR20 septembre 2016

De retour à la maison, face à la rivière, pour une convalescence plus douce que des vacances, le chant des oiseaux et la lumière au travers des immenses chênes était divinement merveilleux. J’étais toujours vivant et de nouveau en voyage.

Dévoluy France novembre 2016

Entreprendre une longue randonnée étant l’unique solution qui ait du sens, mon choix se portait naturellement pour la traversée des Pyrénées. Balisage parfait, absence de maringouins ou de mouches noires et le plaisir de revoir Papy à Toulouse. J’avais aussi plusieurs deuils à digérer et je comptais bien, une fois pour toute, les abandonner au détour d’un sentier. Pour être au plus proche de ma définition de la Liberté, il me fallait voyager le plus léger possible, méditer, s’écouter un peu et accessoirement … remercier.

Sierra de Guara Espagne avril 2017

Sac minimaliste. Pas de cellulaire ou d’appareil photo, pas de gamelle ou de réchaud. J’allais manger froid et j’enregistrerais le paysage avec mes cinq sens. Je savais trouver un ordinateur ou un téléphone de temps en temps pour que ma famille me suive sur la carte. Une tente minuscule d’un kilo, un duvet, un matelas de sol, une seule paire de chaussure, une polaire et un coupe vent, un pantalon et deux chemises, deux slip et trois paires de chaussettes, une serviette de toilette qui allait protéger mon épaule gauche en marchant, m’essuyer après la douche et me servir d’oreiller pour la nuit, une brosse à dent et un savon, les pain killer conservés après l’opération et 28 grammes d’homéoplasmine, des pastilles pour purifier l’eau, l’opinel de mon père et le sifflet proposé par Christine, un cache cou obligatoire et la frontale pour les départs avant l’aube, du cash pour l’épicerie et le camping, une carte d’identité périmée, j’avais, avec assez d’eau pour attendre le prochain ruisseau, un sac honnête de 12 kg et l’essentiel pour traverser l’Europe au complet. Je n’avais qu’à rajouter quelques fruits séchés et j’étais prêt pour marcher, lentement, face au soleil levant.

Vosges France décembre 2016

PS : La prochaine fois, j’emporte des sandales, car marcher, au bivouac, pieds nus sur des aiguilles d’acacia entraîne des blessures très douloureuses pendant trop longtemps.

Sans penser à rien. Si au cours d’une grande traversée en montagne, tu penses que tu vas pouvoir rêver tout au long de tes journées, oublie ça. Chaque fois que mon esprit s’envole et que je commence à penser à quelqu’un ou que je me demande si en arrivant le soir à l’étape, je prends ma douche avant et une bière fraîche ensuite ou l’inverse ou même si je prends ma douche en buvant ma bière ou l’inverse, bang, je me tord une cheville presque instantanément. Je pensais vraiment que j’aurais tout le temps pour méditer ou penser à ceux que j’aime. Une racine cachée, une roche glissante, un sentier en dévers, une feuille mouillée, un cerbère pervers (on leur donne le nom baveux de patou), m’ont obligé à revenir au présent à presque chaque instant. Plus efficace que la méditation Vipassana. Je marche, conscient de chaque pas n’anticipant pas plus de trois pas en avant. Le but final est oublié, sans intérêt, pas d’actualité. Chaque matin comme une routine, plier le duvet, rouler le matelas, démonter la tente, fermer le sac, lacer les chaussures, boire une gorgée d’eau et marcher. C’est plus facile de faire quinze kilomètres par jour que d’imaginer les 850 qui me séparent de la Méditerranée. Tu peux tout entreprendre, tout rêver, si tu le fais par étapes, par petit morceau, un peu chaque jour.

Kaikoura Nouvelle Zélande Avril 2017

L’objectif est posé : Faire les premiers pas sur le GR10.

Pourquoi : Aller faire du kayak de mer à Cadaqués.

Comment : Marcher seul, un peu tous les jours, en suivant les marques blanches et rouges.

Ensuite, revenir à chaque fois au présent sans penser à rien, et je peux vous certifier que c’est sacrement reposant.

Dévoluy France novembre 2016

Cesser d’être rigide. Les plus belles journées furent celles où, s’en l’avoir prémédité, je suis sorti du sentier.

En arrivant à Saint Étienne de Baigorry dans le pays Basque, à la fin d’une journée de marche avec des températures de 39 degrés et un air chaud de sèche-cheveux, je me suis assis sous les platanes du café traversé par le GR10. J’ai commandé un expresso et deux immenses verres d’eau … si frais. J’ai demandé au serveur si la départemental que je voyais devant moi était bien celle qui allait à Saint Jean pied de port, ma prochaine étape. Il a fait oui d’un signe de tête. Cinq minutes plus tard, le patron s’approchait de moi en disant : mon frère va à Saint Jean, si vous voulez aller avec lui, il part dans dix minutes!

Dans cette petite ville, traversée par le chemin de Compostelle, saturée de pèlerins, je trouvais un dortoir investi par une gang de jeunes coréennes qui m’ont aidé à écrire mon courrier 난 당신이 앨리스를 사랑,et régler l’eau de la douche que j’étais incapable de faire fonctionner.

Cairngorms Écosse décembre 2016

Une autre fois, après le Mont Vallier, dérangé par un troupeau de vaches et de taureaux excités s’approchant de trop prêt, j’avais abandonné mon déjeuner, et jetant un peu trop rapidement mon sac par dessus l’épaule, j’avais senti une douleur s’installer dans toute la partie droite de mon dos. Impossible de dormir la nuit suivante, difficulté pour bien respirer. Le lendemain matin je prenais pour l’unique fois deux pain killer, et embarquais, à jeun, pour les quatre premiers kilomètres dans une auto qui passait. La douleur s’estompait. Retrouvant le sentier et les rochers, j’étais surpris et heureux d’avoir si bien pris soin de moi.

Pyrénées Espagne avril 2017

J’ai ainsi fait quelques petits bout de route en voiture sans jamais me dire que les puristes du GR10 allaient me critiquer ou me rejeter. Sans m’occuper du regard, des commentaires ou de l’avis des autres. Je suis le seul à savoir ce qui est bon pour moi. Fait ce qui est bon pour toi au lieu de tout faire en fonction des autres.

GR10 Pyrénées Août 2016

Et ça aussi, c’est vraiment reposant.

Être dans la gratitude permanente. J’ai appris la puissance de la gratitude. Dire merci me procurais une véritable source d’énergie positive. Je murmurais ou chantais MERCI chaque fois que je croisais les marques blanches et rouges. Des milliers de marques, des milliers de MERCI. Chaque fois que je disais MERCI, malgré un sac qui, au bout d’une heure de marche, brûle les épaules, malgré les descentes glissantes dans la boue, même en perdition dans un brouillard mouillé, je ressentais cette énergie qui me faisait du bien, qui me portait et me nourrissait. Chaque matin, en partant, je remerciais Bruno pour les chaussures, Manouche pour la polaire, Christine pour les bâtons et la lampe frontale. Je remerciais aussi mes enfants, ma famille pour me permettre de vivre cette aventure. Et le voyage fût plutôt facile … la plupart de temps.

Corse septembre 2016

Le bonheur en randonnée ça tient à de peu de choses. Des choses très simple. Que le brouillard se lève, que mes pieds ne soient plus mouillés, que je trouve un abri dans une cabane de bergère avec un feu de cheminée quand j’ai marché sous une pluie froide pendant des heures. Que mon sac semble plus léger, ou que pendant un moment je l’oublie complètement. Les rayons du soleil, le chemin pour un instant en plat descendant, une gorgée d’eau. Au bout de trois semaines, je me suis dit que ce serait bien de me remercier aussi. Je me remerciais pour avoir choisis d’être là et pour l’énergie d’avancer, je remerciais la solitude malgré ton absence. Je remerciais le soleil qui réchauffe, les nuages qui protègent, les arbres qui parlent, la lumière, le serpent, le marmotton, les izards, le chant des rivières, l’eau …

Corse GR 20 septembre 2016

Et ça me faisait tellement de bien

S’écouter en premier, écouter le corps. Savoir m’arrêter sans attendre d’être arrivé. Prendre le temps de me déchausser. Boire autant que je veux et le plus souvent possible. Se protéger. Se reposer. Quand le mental se calme et que les pierres du chemin me ramènent à moi, c’est plus facile d’écouter en conscience le corps physique. Écouter ce qui fait vibrer. Accueillir les émotions qui débarquent sans crier gare. Visualiser mes journées en ajoutant un peu de volonté, de détermination et de courage pour créer la vie qui vibre au plus proche de mon âme. Être au plus proche de ce que je suis vraiment. Être là où j’ai envie d’être. Alors ma vie est belle, pas facile à chaque instant, mais belle, rien d’autre à faire que de savourer le monde et jouir de la vie.

GR11 Pyrénées Espagne avril 2017

Savourer et suivre le mouvement de mon âme ou de mon cœur.

Partir longtemps, marcher dans la nature après l’opération de la vésicule biliaire et la vente de notre maison Outaouaise était un besoin de tout mon Être ou de mon âme. Une sorte de vibration, une excitation faisant danser toutes mes cellules. C’était non négociable avec mon mental. L’idée était simple. Arriver à Hendaye sur l’Atlantique et entamer les premiers pas sur le GR10. Pas d’ambition extravagante, pas de défi ou de promesse démesurée. J’avais rangé dans un tiroir de mon cerveau, l’image de Piem dans un kayak de mer devant le village blanc de Cadaqués sur les bords de la Méditerranée. Et je l’avais vite oubliée. On verrait bien ce que serait demain.

Vercors France octobre 2016

Pour l’instant, c’est l’année du singe de Feu, profitons en. Aller de l’avant, faire seulement un pas puis un autre et encore un. N’avoir rien d’autre à faire que de marcher.Chaque soir, trouver un endroit plat pour poser la tente. Grignoter un morceau de pain, remplir la gourde pour le lendemain, regarder le jour se coucher dans un ciel bleu nuit de dessin animé et s’endormir avant d’avoir pu compter jusqu’à trois. Rêver de toi. Le jour suivant, se lever à l’aube, frisonner et recommencer à marcher.

Vosges France décembre 2016

Comment imaginer que la simplicité dans laquelle j’ai baigné pendant ces 48 journées soit une clé pour se rapprocher de la Liberté.

Et que de n’avoir presque rien sinon le ciel et le chemin puisse faire tellement de bien.

Nouvelle Zélande février 2017

Mes étapes

Le GR10 c’est environ 894 kilomètres, pour moi (je n’avais bien-sûr pas de podomètre) 850 ou 830 kilomètres environ (j’ai pas fait la boucle de Gavarnie trop de monde, ni l’étape de Saint Étienne de Baigorry à Saint Jean pied de port trop chaud), environ 59 970 mètres de dénivelés en montée (ça c’est facile) et autant en descendant (ça c’est moins drôle). 48 jours dehors, 44 jours de marche et les nuits le plus souvent sous la tente… * chiffres, distance et dénivelé pris sur le site de Steve Joseph. http://www.pyreneanway.com/la-traversee-des-pyrenees-gr10-mode-demploi/

GR20 Corse septembre 2016

Jours Étapes du 15 juillet 2016 au 01 septembre 2016 Logement
01 HENDAYE Col Ibardin Tente
02 Col Ibardin → Sare Gîte
03 Sare → Ferme Esteben Bivouac
04 Ferme Esteben → Bidarray Gîte
05 Bidarrray → Saint Étienne → Saint Jean pied de port Gîte
06 Saint Jean pied de port → Col d’Irau Tente
07 Col d’Irau Logibar Gîte
08 Logibar Saint Angrace Gîte
09 Saint Angrace Lescun Tente
10 Lescun Lescun (jour de repos 1) Tente
11 Lescun sous le Refuge d’Ayous Tente
12 Refuge d’Ayous Gourette Gîte du C.A.F
13 Gourette Arrens Marsous Tente
14 Arrens Marsous Lac d’Iléou Tente
15 Lac d’Iléou Cauterets Tente
16 Cauterets Luz Saint Sauveur Tente
17 Luz Saint Sauveur Lac d’Aubert Tente
18 Lac d’Aubert Col de Portet Tente
19 Col de Portet Vielle Aure Tente
20 Vielle Aure Cabane Ortiga Cabane de berger
21 Ortiga Refuge d’Espingo Refuge
22 Refuge d’Espingo Luchon Tente
23 Luchon Luchon (jour de repos 2) Tente
24 Luchon Fos Tente
25 Fos Araing Tente
26 Araing Cabane Arech Cabane de bergère
27 Cabane Arech Maison Vallier Tente
28 Maison Vallier → Aunac Tente
29 Aunac Couflans Tente
30 Couflans Saint Lisier Tente
31 Saint Lisier Aulus Tente
32 Aulus Refuge de Bassiès Refuge
33 Bassiès Vicdessos Tente
34 Vicdessos Vicdessos (jour de repos 3) Tente
35 Vicdessos Cabane sous Courtal Marty Abri de berger
36 Courtal Marty Bielle Tente
37 Bielle Bielle (jour de repos 4) Yourte
38 Bielle refuge de Rulhe Tente
39 Rulhe Mérens Gîte
40 Mérens Bésines Tente
41 Bésines Jas de la Cabres Bivouac
42 Jas de la Cabres Planès Tente
43 Planès 2 km avant Mantet Tente
44 Mantet Bonne Aigues Tente
45 Bonne Aigues Batère Tente
46 Batère Col Cerda Tente
47 Col Cerda 2 km après Perthus Tente
48 Perthus 4 km avant BANYULS Hôtel avec Christine
Pyrénées Occidentales en jaune
Pyrénées Centrales en bleu
Pyrénées Ariégeoises en vert
Pyrénées Orientales en orange

Banyuls France septembre 2016

Quelques phrases reprises dans le livre :

La seconde mort de Saint Bruno

De Vincent Desbrières

Si vous me permettez un dernier conseil, savourez jusqu’au dernier jour de votre vie votre détachement aux choses de ce monde; apprenez et réapprenez à chaque instant la joie de celui qui ne possède rien, la sérénité de celui qui ne demande rien, le bonheur de celui qui n’attend rien et n’espère rien … À cette seule et unique condition, je crois pouvoir vous dire que vous vous endormirez dans la paix … au soir de votre dernière journée sur terre.

GR9 Chartreuse France avril 2017

Taranaki Nouvelle Zélande février 2017

6 réflexions au sujet de « GR10 ou la fuite en avant »

  1. Vincent

    Whoooaa !Trop fort! Tout est beau!
    Vraiment Un GRAND MERCI!
    J’aime cette liberté que tu défini si bien .
    J’ aime ta façon de partager « l’essentielle ».
    Je t’embrasse fort.

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    1. Patrick Louche Pelissier

      Il y a 1 an jour pour jour, je sortais du 33 de la rue Érasme à Toulouse. Il était tôt, le sac sur le dos, le soleil encore caché derrière les barres grises des immeubles sales, je m’enfuyais le cœur léger.
      Marcher, randonnée beaucoup, rêver un peu et remercier énormément.
      Gros bizoux
      Patrick LP

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  2. Sabine

    Magnifique !
    C’est beau la légèreté et la liberté !
    Vous, toi et Chris faites très fort pour la vivre pleinement !
    Les photos sont magnifiques
    Ravie de voir que les Vosges font partie du voyage !
    Je vous embrasse
    Sabine

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  3. Vincent

    Bonjour
    Je relis tes articles avant de partir avec Brigitte et des amis sur Steven Stone. On part demain, pour une semaine.J’en profite pour te conseiller un livre très sympa, des années 70, plein de liberté. »Chemin faisant  » de Jacques Lacarrière. C’est plein de poésie.
    .
    Des bises à bientôt
    Vincent

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    1. Patrick Louche Pelissier

      Merci Vincent.
      J’ai dû lire ce livre il y a très longtemps.
      Je vais aller le chercher à la grande bibliothèque de Montréal.
      Et le redécouvrir à Terre-Neuve.

      PS Où se trouve Steven Stone ? Ça sonne Jersey ou Morbihan.
      Belle vacances à vous

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