Délit de chien… Nouvelle Dioise

20150218_093506S’il avait su comment allait se terminer sa journée, Jean-Marie serait certainement resté couché après cet apéro bien arrosé.

-J’l’ai po trouver, dit Robert dépité, épaules au ciel, bras en croix.
-T’es trop bourré, c’est ta femme qui l’a planqué, crache Gros Léon dans ses moustaches.
-T’auras qu’à nous regarder tirer, crie Jean-Marie freinant Romulus.

Le fusil de Gros Léon ballote sur sa bedaine. Robert, bouche et mains ouvertes, suit derrière. Les trois amis suant la vinasse descendent le petit chemin des Fondants. Le soleil caresse la croix de Justin, illumine les muscats des vignes de Saint Sauveur. Sans un regard sur les nuages qui dégueulent sur les falaises du Glandasse, les compères, guidés par le chien, entrent dans le vignoble. Les pieds ont été effeuillés et la Clairette désespère de gagner en degrés. Le vent du nord s’est installé depuis le matin. Les vendangeurs consignés chez eux dépriment en recomptant pour la vingtième fois le nombre d’heures travaillées que multiplie le SMIC horaire, une misère, et jurent que la prochaine fois ils resteront au assedic.

Au dessus des rangées trois têtes glissent comme trois ballons au stand de tir à la carabine, comme trois pastèques bien murent. Romulus tire les trois hommes hors des raisins et attaque droit dans la pente le petit bois de chênes.

Die vue de Sagatte

Un peu plus bas dans la vallée, devant le miroir du corridor de son deux pièces cuisine, Edwige rajuste son chignon, grimace pour ausculter une dernière fois ses gencives gonflées et d’un coup de langue contrarié, lèche le filet de sang qui coule sur sa canine supérieur. Durga que l’odeur du sang dégoutte, reste allongée sur le tapis de prière afghan.

-Nous sortons Durga.

Edwige enfile sa gabardine, décroche la laisse, déverrouille les trois loquets et, lèvres pincées, sort de son appartement suivi de la chienne résignée. Dehors il y a le ciel et l’espace. La tour du Pardon est sanguine. La Sainte Vierge accrochée aux pierres de la façade sud, ouvre ses bras dans le soleil d’un air désolé. La laisse flotte et la vieille dame remonte la rue des Alpes qui longe un mur de crépi recouvert de lierre. Elle passe devant la gendarmerie nationale sans âme, sans drapeau ni couleur. En face, c’est l’unique cinéma du village. Il y a deux films à l’ affiche. Un policier australien noir excitant, Edwige aime les polars, ça détend et un film palestinien noir sans espoir. Une femme vêtue d’une gandoura foncée, foulard piqué de fil d’or sur la tête, passe entre les affiches sans les voir. Elle pousse devant son ventre un landau bleu.

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Sur les arbres, les feuilles ont attrapés la jaunisse. Le soleil d’automne éclabousse le sous bois. Les pieds glissent sur les cailloux, nagent sous les feuilles sèches. Gros Léon piétine dans le chiendent, les ronces accrochent les chevilles. Robert assis sur une souche, souffle un air. Nez au sol, entraîné par Romulus, Jean-Marie prend de l’avance sur ses deux amis. Au dessus des épaules de l’homme fatigué, les nuages, comme l’encre de chine, roulent et chargent l’azur, tirent la couverture, s’étalent. La lumière change et le ciel s’assombrit. Jean-Marie n’a rien vu. Son souffle est court, il a une envie de vomir qui remonte à la gorge et un goût de nicotine dans la bouche. Ses yeux sont brûlés par une sueur salée.

-Mais qu’est qu’il a ce con de chien ? Y court après le diable ou quoi ?

Inefficacité de la méthode globale ou asphyxie du cerveau par les vapeurs éthyliques, le chasseur ne peut lire le totem jaune et rouge indiquant le col du Bergu. Angle droit sournois, Romulus quitte le sentier tracé au pinceau et gravie un raidillon dans les rochers. Jean-Marie sue et suit comme il peut. Les muscles de ses jambes se contractent, au fond de ses bronches il y a comme un corbeau qui croasse.

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Derrière les murs de la médiathèque, bien au chaud, les livres dorment serrés les uns contre les autres. Des mots cachés entre les pages qui font frissonner, rêver, voyager. Edwige n’est jamais partie, ni à l’étranger ni dans les bras d’un homme. Brutalement, passant devant le bâtiment saturé de mots, la douleur qui gonfle son ventre et déchire son sexe depuis quelques mois se réveille. Alors, instantanément, son esprit monte dans une nuit bleue. Sa bouche est un trou vide. Ses bras tombent le long de ses cuisses, immobiles. La vieille dame et la chienne sont figées. Partant du périnée des fourmis rouges sautillent au dessus de l’anus, glissent sur les lèvres muettes, grimpent à toute vitesse les barreaux rachidiens de l’échelle épinière et avec volupté grignotent le cervelet. Les plus rapide sucent déjà l’hypothalamus. Orgies des bactéries. Ivre, le staphylocoque qui ronge son corps en entier, entame une danse bacchanale. Edwige frissonne. La laisse se tend. Durga, impatiente s’est levée. Au bout d’un moment, la douleur s’atténue. La vieille dame ouvre les yeux. Son corps se détend. Le couple reprend son chemin en direction de la rue du viaduc. Sous le pont qu’il traverse, la Meyrosse, cristalline et froide, coule sur de gros cailloux ronds.

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Les mains s’ouvrent. Le corps immobile, indifférent, planté au bord de la falaise, Jean-Marie boit goulûment le vent qui précède l’orage. Ses yeux se voilent. Opaque. Le rideau de pluie se referme sur le Vercors. Le chien est derrière son maître.

« Et voila, Romulus ! Tout est en place, à toi d’écrire l’histoire. De quoi a tu peur ? Ce que tu gagnes, ce que tu perds, la boule qui te compresse le ventre ne disparaîtra plus jamais. As-tu besoin que je t’aide car je sens que tu as déjà fait ton choix ? »

Soudain un coup de canon frappe les rochers et le ciel déverse ses larmes. Le chien, debout, enlace les reins de l’homme. Jean-Marie lentement se retourne et son pied droit se pose sur… rien. Gorgé d’eau et de vin, il s’allonge dans le vide en grognant de plaisir pour s’ouvrir le crâne dans le lit de la Meyrosse, trente cinq mètres plus bas.

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Rompre le charme, se détourner de ces cailloux mouillés, il faut avancer encore un peu. Edwige arrive devant la boulangerie. Dans une lumière dorée la boulangère caresse ses flûtes. Edwige commande une demi baguette si légère qu’elle ne sent rien dans sa main. Dans la rue, le vent claque le visage, aiguille les jambes. Il est gonflé de peur, chargé de rancœur. Maintenant traverser le pont dans l’autre sens. Les gouttes de pluie rebondissent vers les nuages, le vent les rattrape et mitraille de traits noirs le goudron. Durga les oreilles dégoulinantes, s’arrête au plus haut du pont. Edwige se penche par-dessus le muret. En bas des milliers d’étoiles tombent et meurent sur les pierres rondes qui jaillissent de l’eau. Un peu de rouge file dans le ruisseau. Sur la pointe des pieds, Edwige se raidie. Alors, passant le museau dans la chaleur de ces cuisses, la chienne relève la tête et la vieille dame bascule comme une feuille fatiguée et va se noyer dans le lit de la Meyrosse.

Apportés du nord par le courant, de petits morceaux d’encéphale avinés passent sur le sourire de la morte enfin délivrée.

Patrick LP

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