Le poisson-scorpion : Nicolas Bouvier

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Comme l’explique Bernard Weber (le maître des fourmis) dans un de ses ateliers d’écriture, la première phrase, les premiers mots d’un livre, l’incipit, sont d’une importance primordiale. Voici donc comment Nicolas Bouvier attaque le poisson-scorpion :

« Le soleil et moi étions levés depuis longtemps quand je me souvins que c’était mon jour anniversaire, et du melon acheté dans le dernier bazar traversé la veille au soir. Je m’en fis cadeau, le curai jusqu’à l’écorce et débarbouillai mon visage poisseux avec le fond de thé qui restait dans ma gourde. »

Et voila, juste 2 phrases et je suis en voyage. Je sais déjà que je vais passer un bon moment.

Il y a l’humidité de la mer qui se mélange à celle de la terre. Il y a l’odeur de l’air qui flotte dans la moiteur. Ce qui me reviens de nos promenades dans la ville de Galle, c’est cette fausse nonchalance, cette forme d’abandon face au pourrissement inexorable qu’on retrouve sous les tropiques. Comme si insectes, moisissures et air marin auraient toujours le dernier mot. Nicolas Bouvier est un voyageur mais c’est avant tout un magnifique écrivain. Les mots, et les images qui en découlent, ruissellent avec une fluidité et un plaisir parfait, dans une évidence lumineuse.

Nicolas Bouvier s’installe, pendant sept mois (la notion du temps reste assez flou sur ce que l’on appelait l’île de Ceylan), dans la ville de Galle. Quand nous sommes passé par là, 11 ans après Nicolas, les pêcheurs lancés dans le ciel par l ‘écume et les acrobatiques cueilleurs de noix de coco étaient toujours là. Les bagarres dans le nord nous avaient fait descendre vers le sud. La mer était chaude, les soirées aussi lourdes que le jour sur les plages d’Unawatuna. On m’avait fait, pour je ne sais plus quel désagrément, des tests d’urine. Le médecin de la clinique m’avait facilement, au vue de mon cerveau ramolli par la chaleur, suggérer des rayons X, sans aucun résultat. J’étais reparti avec le conseil gratuit de boire 3 litres d’eau par jour et quelques roupies en moins.

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En traversant l’Inde, vous pourriez… ou pas, croiser, quelques parasites. Forte fièvre et vomissements continuels, Nicolas va se retrouver pour quelques jours dans un dispensaire de Colombo. De retour dans la vieille ville de Galle, à l ‘abri des remparts, sous l’ombre du Fort, il prend les deux pouls de la ville, celui des hommes et celui des insectes. L’échoppe à thé du tamoul, le poissonnier à l’anneau d’or dans l’oreille gauche, le barbier, l’épicerie musulmane, ses voisins qui ne sortent pas avant la nuit et les fourmis, scolopendres, araignées, lézards, couleuvre, blattes et cancrelats qui se livrent un effroyable carnage. Le vague à l’âme, (ou le cafard pour conserver la couleur), lui fait écrire : « La vie des insectes ressemble en ceci à la nôtre : on n’y a pas plutôt fait connaissance qu’il y a déjà un vainqueur et un vaincu »

Marinant dans la solitude, la torpeur et la fièvre, approché par la folie, laissant au vent le soin de tourner les pages d’ Insect life of India de G.Th. Leffroy (Calcutta 1907) acheté trois roupies chez un brocanteur de Colombo, Nicolas décrit avec humour un monde luxuriant et poétique. J’avais beau faire, la chaleur finissait toujours par l’emporter, transpire l’auteur dont les pensées et les souvenirs se diluent au risque de disparaître. Jusqu’à cette rencontre hypnotique avec le Père Alvaro, qui lui aussi se volatilise dans l’air chaud. C’est le moment ou ayant toucher le fond, Nicolas remonte comme une bulle et commence à revivre, à refaire son bagage et léger, reprendre la route.

Nicolas Bouvier est l’écrivain qui me fait le plus de bien. « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » Avec le poisson-scorpion, vous allez faire deux voyages pour le prix d’un. Découvrir la vielle ville de Galle au Sri Lanka, et entrevoir l’âme d’un voyageur. Les personnages que vous allez rencontrer, qu’ils aient le sourire édenté, la face cuivrée, habillé d’un longhi délavé ou d’une soutane en lambeau, qu’ils soient armés de pinces, de dards ou de mandibules, sortent tout droit d’un bestiaire exubérant et fascinant. « Si l’on ne peut plus guère progresser aujourd’hui dans l’art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l’art de se comprendre. »

Griffonné à la hâte, sur la plage d’Unawatuna, le 11 et 13 mars 1993 sur un minuscule diary acheté trois mois plus tôt à Calcutta : La pluie… enfin, le bruit des oiseaux et les singes nous tombent dessus. Restaurant sur la plage. Bouteille d’Arak sur la table. On regarde les étoiles au dessus des cocotiers et on s’aime. Comme hier et dans le même ordre. Demain on retourne à Trivandrum.

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