Dans la mer il y a des crocodiles. Fabio Geda

 

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« Bonne chance dit l’homme »

« J’aurais voulu dire – À bientôt – pense l’enfant, mais, bonne chance et à bientôt s’accordent plutôt mal »

« Il y a trois choses que tu ne dois jamais faire, lui demande sa mère un soir. Premièrement, ne pas prendre de drogue. Promet le. Promis. Deuxièmement, ne pas utiliser d’arme. Promet le. Promis. Troisièmement, ne vole pas. Promet le. Promis. »

Trois promesses en guise d’adieu, ça ne pèse pas lourd dans les poches d’un enfant de 10 ans.

Au matin, sa mère n’est plus là.

Enaiat vient de quitter son village de Nava dans le pays Hazara en Afghanistan. Son ethnie est persécutée et sa vie est en danger. Sa mère a décidé de l’accompagner avec un guide jusqu’au Pakistan. Il est maintenant seul dans la ville de Quetta et apprend à ne pas ouvrir la bouche au mauvais moment. « Car celui qui demande, montre qu’il n’est pas d’ici, ce qui peut entraîner de gros problèmes » Dans la crasse et l’odeur d’oignons, Enaiat va travailler chez un commerçant qui vend du chai, puis pour un vendeur de sandales dans les rues et les bazars de la ville. Tous les jours il passe un peu de temps à écouter les enfants d’une école pendant la récréation et joue intérieurement avec ses amis de Nava. – Écouter c’est différent de regarder, ça permet de mieux imaginer.

Il y a des livres que je lis très vite. Et d’autres comme celui là que j’ai besoin de refermer après quelques pages, le reposer devant moi pour digérer, me remplir et écouter… pour le plaisir.

Quand je suis sorti de l’aéroport de Rawalpindi, au Penjab, les rabatteurs me sont tombés dessus. Je me suis assis sur le trottoir et les ai chassé en battant des bras et curieusement ils m’ont laissés tranquille. Quand les chauffages de taxi se sont lassés de m’observer, je suis monté dans un bus pour Islamabad. J’ai débarqué au Tourist campsite. Comme je n’avais ni tente ni duvet, j’ai déroulé une peau d’agneau que j’avais tannée dans les Pyrénées et j’ai dormi sous les lueurs de la ville sur une dalle de béton. Bon Dieu! J’ai du souvent passé pour un taré avec mes trois vêtements enroulé dans cette peau d’agneau. C’était trop décalé et les douaniers m’ont le plus souvent ignoré. Ensuite je suis allé attendre un visa pour la Chine dans la ville de Murree, au frais, à 2300 mètres d’altitude. Des familles de touristes Pakistanais promenaient leurs sourires… le plaisir d’être en vacances. J’avais trouvé une chambre minable, au dessus d’une cuisine d’où montait du plancher ajouré des odeurs de friture, que je payais en épluchant des pyramides d’oignons. Fin 86 l’armée russe quittait l’Afghanistan, je montais vers Gilgit-Baltistan et le nord pour rejoindre Kasghar,

Tanné de se faire maltraiter, Enaiat décide de partir pour l’Iran. Le contrat avec le passeur de clandestins est le suivant :

– 1 je vous emmène où je veux, – 2 vous travaillez où je veux et – 3 je touche votre paye pendant quatre mois. En Iran, Enaiat va travailler sur un chantier dans la région d’Ispahan. Il est expulsé plusieurs fois vers l’Afghanistan, revient à chaque fois, réussi à mettre de l’argent de coté et décide après 4 ans et demi de passer en Turquie. Du nord de Tabriz à Van c’est 29 jours de marche dans les montagnes, le froid et les privations. Sur les 67 clandestins, 12 n’arriveront jamais. Il voyage ensuite, enfermé pendant 3 jours, dans le double fond d’un camion jusqu’à Istanbul. Avançant comme une ombre avec la peur au ventre de se faire attraper par la police, Enaiat rejoint la Grèce en canot pneumatique pour débarquer sur l’île de Mytilène.

Dans l’autre sens… navigant depuis le Péloponnèse, nous avions jeté l’ancre devant la ville de Çesme. Et c’est en nageant d’un seul bras, l’autre au dessus de la tête, portant dans un sac plastique nos passeports et un tee-shirt sec, que nous avions mis les pieds pour la première fois sur le sol d’Asie. Rigolards et dégoulinants nous avions parcourus les quelques mètres jusqu’au bureau de la douane Turque.

Enaiat arrive à Athènes pendant les jeux Olympiques de 2004. Puis il remonte l’Italie, arrive enfin à Turin où il sera accueilli dans une famille. Après 3 autres années, ayant récupéré au fond de l’abîme la sérénité nécessaire, il demande à un ami du Pakistan de retrouver sa mère. Au bout de quelque temps il reçoit un coup de téléphone. Son ami lui raconte que c’était difficile mais qu’il a finalement réussi. « Puis il m’a dit: Attends. Il voulait me passer quelqu’un au téléphone. Mes yeux se sont remplis de larmes, j’avais déjà compris qui c’était. Du combiné est arrivé un souffle léger, humide et salé. Alors j’ai compris qu’elle pleurait elle aussi. Ce sel et ces soupirs étaient tout ce qu’une mère et un fils peuvent se dire après tant d’années. »

Récit de voyage vers une plus grande liberté, écrit à quatre mains, ( l’écriture permet une certaine résilience ), vendu à 200 000 exemplaires et traduit dans 27 langues, le livre de Fabio Geda parle sans rancœur, avec pas mal d’humour et beaucoup d’émotions, d’enfance de volonté et de courage. J’ai traversé en 1986/1987 certain des pays que décrit Enaiat. J’avais un passeport, de l’argent et des visas quand il en fallait un. Je pouvais me promener, méditer et laisser le temps s’évaporer. Je me nourrissais d’un sentiment de liberté. J’ai de l’admiration et du respect pour Enaiat et je pense à tous ceux qui doivent fuir leurs pays pour rester en vie.

 

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